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Enfer de la motivation, motivation d’enfer.

huskyplate

Horreur & damnation, pot de fleurs & paillasson. Mon échine endolorie par la peur nocturne continue d’être parcourue par d’intenses frissons. La deadline approche et la page ne se remplit pas. Première option : le suicide, mais ceux qui l’ont fait m’ont dit que c’était pas si fun que ça. Deuxième option : l’exploitation d’une cave de chinois planqués sous une fabrique clandestine de chaussures dans les faubourgs de Paris. Malheureusement, ceux qui l’ont fait m’ont dit que les articles perdaient de leur qualité humoristique quand on ne comprenait pas le chinois.

Je le savais, j’aurais du faire les ateliers proposés par Sciences Po Avenir. J’aurais ainsi su écrire mes curriculum vitae, lettres de motivation, et autres demandes de rançon en moins de temps qu’il n’en faut à Nicolas Hulot pour descendre en rappel la tour de TF1.

Là, pauvre âme perdue, j’en suis réduite à chercher sur Internet de quoi alimenter ma lettre. Encore un peu et je vais remplir l’espace avec des bons de réduction, pour signifier la valeur ajoutée que je peux apporter. Ça susciterait l’intérêt, au moins. De là à dire que c’en serait le seul … Va-t-on vraiment la lire, ma lettre de motivation ?

Souvent, je me suis demandée à quoi servait toute cette paperasse. Le processus de motivation/recommandation n’étant en général qu’un dialogue de sourd entre le pauvre corniaud qui cherche un poste et l’assistant du détenteur du saint Graal. L’élève se présente au bureau du prof convoité, lui explique qu’il est son élève assidu depuis 3 ans, sombre dans le vide du regard « mais t’es qui, toi ? » de ce professeur qu’il a tant aimé, et attend que l’assistant de ce dernier trouve le temps de lui renvoyer un mail, qui au mieux sera « Bien sûr, bidule, écris ta lettre toi-même et je la signerai au nom de Mr le Professeur ».

Autant faire un faux directement, on est d’accord. En plus c’est rigolo de faire croire qu’Emile Boutmy est encore vivant quelque part, avec Claude François, Elvis Presley et Anastasia Romanov, occupé à signer des lettres de recommandation. Ou encore soutenir résolument que la signature de Françoise Melonio est un petit cœur.

Foutu pour foutu, autant y aller, il va falloir faire comprendre que cette école de journalisme, il me la faut, c’est une question de mort ou de mort.

« Cher Monsieur Madame dans le jury surtout toi là-bas au fond à gauche <3,

Bonjour. En effet, ce n’est pas parce que cette lettre est sensée être formelle qu’elle doit en oublier les règles élémentaires de politesse. Je pousserai même les conventions jusqu’à vous demander un sobre « ça va ? Wesh bien ou bien ? La famille labes ? Hamdullah. ».

Tout d’abord j’aimerais vous remercier de la confiance que vous m’avez témoigné en portant à ma connaissance votre offre de formation. Je suis désolée de ne pas y avoir répondu plus tôt. Consciente de l’intérêt qu’elle suscite et des compétences mises en œuvre pour la réaliser, j’ai l’honneur de vous annoncer que je vais finalement y postuler. Non non, séchez ces larmes de reconnaissance, vous auriez fait la même chose pour moi, j’en suis sûre.

Actuellement étudiante à Sciences Po Paris où je passe les plus belles années de ma vie (sauf l’année en cours, car techniquement je n’y suis pas, merci la 3A), j’ai eu le vice d’ajouter une licence de droit à l’université de Paris 1 Tolbiac– Saint Hippolyte (ne creusez plus, c’est vraiment pas là-bas le Panthéon). On a déjà fait le grand 1 « le droit de s’exprimer », on entame le grand 2 « mais parfois, t’as quand même le droit de fermer ta gueule ». Je suis spécialisée en droit de la nutrition équilibrée au Bénin, en droit du commerce de truelles en carton de la rue du Commerce à Addis-Abbeba et en droit de savoir de Charles Villeneuve. J’ai une légère introduction au management des pots de yoghurts dans le cadre d’un partenariat avec Roumanie Telecom.  Tout ça me permet de rajouter quelques lignes du plus bel effet sur mon CV et dans mes lettres de motivation. Tout ça pour dire que sauf accident technique, je devrais avoir mon Bachelor de Pipo à la fin de l’année. Je n’ai pas bien compris cependant si ça voulait dire que j’allais passer sur M6, me prendre une rose entre les dents et devoir arrêter toute activité pour danser du tango argentin avec un nouvel amant fougueux à l’accent chantant. Si c’est le cas, merci de bien vouloir me communiquer l’adresse de votre  Formation à Durée Déterminée la plus proche, le temps presse.

On m’a souvent dit que dans une lettre de motivation, il ne fallait pas répéter son C.V mais je suis particulièrement fière de l’investissement à long terme que j’ai réalisé en achetant une méthode de lombard, ce qui me permettra de réaliser des articles spécialement destinés aux grands-parents des responsables du double-diplôme avec la Bocconi. De plus, ma langue morte n°1 est le hittite lycien, ce qui j’en suis sûre, sera très apprécié par Richard Descoings et toute l’équipe de sa mission lycée. Par contre j’ai tenté la spécialisation dialecte régional hittite du sud de la Bretagne, j’admets que  j’ai du mal à trouver une correspondante chez qui passer les vacances.

Internet me dit de vous expliquer ce que je peux offrir à l’entreprise, en outre de ma motivation. J’en déduis que c’est pareil pour les écoles. Comme j’ai fait de l’économie et notamment des histoires de paniers de choix, d’offre et de Yoplait, je sais bien qu’il vaudrait mieux offrir des boîtes de chocolat. Mais t’as déjà vu une boîte de chocolats prendre toute seule un vol transatlantique ? Je n’ose y penser. Car je suis quelqu’un de bien, il faut que tu le saches Monsieur Madame le membre. Du jury. Je ne me drogue pas, je ne fume pas, je ne bois pas (trop), je ne revends pas mes tickets de spectacle à la sauvette, je ne jette pas les prospectus sur la voie publique, je ne risque même pas de me faire pincer très fort en mettant mes doigts sur la porte. Je préfère le soleil à la pluie, le chaud au froid, la vie à la mort, je suis une véritable Miss France, mes témoins qui m’ont vu ne rien faire pourront vous le confirmer.

Ainsi se termine notre bref mais intense échange épistolaire à sens unique, Monsieur Madame le membre. Je me tiens à votre disposition pour un entretien, un repas de famille ou un dîner en tête-à-tête (je porterai un baobab en plastique accroché à ma jambe droite). Je propose même une petite virée sympa à Ibiza, sous réserve que vous me fassiez une petite avance sur bourse. Enfin,  une donation quoi.

On se tient au jus, j’attends votre réponse automatique où vous m’expliquerez que vous n’avez pas lu ma lettre. D’ici là, veuillez agréer l’expression de mes sentiments les plus chaleureusement dévoués dans la sincérité et l’amour de mon prochain.

Moi-même.»

*envoyé*