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“Qui c’est qui a laissé son portable sur vibreur ?”

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Si preuve supplémentaire de l’intention belliqueuse des USA à mon égard il fallait, je pense que nous sommes servis. Un tremblement de terre ce mardi 23 Août vers 13h50 EST. Magnitude 5.9 sur l’échelle de Richter. A Washington D.C. Oui oui. C’est presque aussi probable qu’une éruption dans le Massif Central. Tu te dis que ça n’arrivera pas parce que ça n’arrive jamais. Mais genre depuis la nuit des temps. Valéry Giscard d’Estaing lui-même n’en a jamais vu. Et puis pouf. Mais pour mieux comprendre le plan machiavélique du pays pour me supprimer, revenons quelques heures en arrière.

Mardi, 11h, studio radio n°1 de la BBC. Je m’acharne à appeler un auteur pas connu pour lui parler de son livre encore moins célèbre. Répondeur. Répondeur. Répondeur. Et puis en fait non. La deuxième fois, ce n’était pas le répondeur. C’était l’auteur qui avait décroché en disant la même phrase que le répondeur, très exactement, avec la même intonation. Trop bon imitateur de son propre répondeur, je lui avais donc raccroché à la gueule. Bon. Tant pis, ce n’est pas grave, la troisième tentative fut la bonne. Ou presque.

« En fait ça vous gêne si on fait ça depuis un vrai studio, genre votre studio à NY, parce que je capte mal ? ». Mais non pas du tout, je viens de passer 15 minutes à comprendre comment appeler un téléphone portable, je vais apprendre à appeler un bureau de la BBC tout va bien. Consciente de la nécessité de l’être humain de se restaurer, je lui propose de s’appeler à 14h.

Vous l’avez compris, je suis rentrée dans le cercle très privé des journalistes qui peuvent se vanter d’avoir du reporter une interview en raison … d’un tremblement de terre.

13h50. Je me prépare à retourner dans le studio quand soudaaaaain LA TERRE SE MIT A TREMBLER. Un peu et puis … beaucoup. Une dizaine de secondes de bonheur nirvanesque où le bureau, au 8e étage de notre immeuble abritant beaucoup de médias étrangers et pas réputé pour être earthquake-proof (la preuve : aucun média japonais), retint son souffle.

Alors qu’est-ce que ça fait de vivre un tremblement de terre magnitude 6 où l’épicentre était à environ 200km de chez soi. Et bien au début, on commence à sentir des petites vibrations. Un peu comme si un métro passait pile sous soi. Et puis au bout d’un quart de seconde, on se dit que le métro qui passe juste sous soi, donc techniquement en plein 7e étage d’un immeuble, c’est pas très plausible. Ou alors il a vraiment été dérouté (ou : c’est un train algérien. Troisième plaie la plus létale après la bombe atomique et l’écoute prolongée d’un album d’Arielle Dombasle.).

Et puis les secousses s’intensifient, on voit les ordis bouger, tout bouge autour de nous, on dirait la télé. Bienvenue dans Vis ma Vie de Jean-Paul II au Japon. Mais ce que les gens n’ont pas à la télé (ni au Japon d’ailleurs) ce sont les réactions des gens, qui connaissent leur premier earthquake pour la plupart.

Nous avons donc des réactions très différentes par origine :

  • Le californien « On me la fait pas » : devient un véritable chef scout, rappelle à toooout le monde qu’il est californien, et que là-bas, ça fait des lures qu’on affine ses peintures de guerre en attendant le Big One, couteau entre les dents sur fond de The Final Countdown..
  • (note : 80% des lecteurs de cette dernière phrase a dû chanter : it’s the fiiiiinal couuuuuntdoooown)
  • Le local de DC : totalement ébahi et un peu terrifié. C’est son premier earthquake, « never ever seen anything close to that ! ». Pour lui il s’est vraiment passé quelque chose, une sorte de turning point dans le standing de la ville. Jusque là, on est d’accord, les tremblements de terre ne concernaient que les régions lointaines (Californie), arriérées (Iran), à défaut des ex-ennemis donc on s’en fout (Japon). Le local est parmi les premiers à descendre en courant dans la rue pour partager son ressenti avec ses amis locaux. Sur Twitter et Facebook. C’est aussi lui qui hurle en premier QU’IL A PAS DE RESEAU OH MON DIEU QUELLE EST CETTE CHOSE QUI COUPE LE RESEAU ???
  • L’américain un peu parano (pléonasme) : totalement flippé. Hors de question de remonter avant d’avoir parlé personnellement à Barack Obama. L’américain n’a pas compris que c’était un earthquake. Explications avancées (plus ou moins sérieusement) : une bombe (gros winner du « at first I thought it was … »), une explosion quelconque, Kadhafi a fait péter son bunker avec une bombe nucléaire, DSK a claqué trop fort la porte du tribunal.
  • L’anglais flegmatique : part tout de suite dans des considérations scientifiques, parle tectonique des plaques et géolocalisation de l’épicentre.
  • Les vieux de la vieille (iraniens, japonais, néo-zélandais, algériens) : se remémorent avec émotion leurs histoires personnelles. Ont un petit doute quand même en se demandant si des fois, ça les poursuivrait pas personnellement.

Avec tout ça nous avons la catégorie implaçable des journalistes. Pendant qu’ils descendent à la queue leu-leu les escaliers, ils mettent une cassette dans leur caméra. Ils s’attèlent dès leur arrivée dans la rue à un micro-trottoir d’autant plus débile que le trottoir est occupé par tous les journalistes de l’immeuble. Au même moment, des collègues font les cons. Best of.

  • Le journaleux qui vient filmer ses potes avec un iPhone en faisant trembler le téléphone.
  • Le journaleux qui vient voir tous ses potes pour se jeter dans leurs bras en hurlant I LOVE YOU. OMG I LOVE YOU.
  • Le journaleux (roux) qui met ses lunettes de soleil, fait une pause, et t’explique à la Horatio Caine de CSI : Miami que non il ne remontera pas tant que sa chef ne lui aura pas dit. Assurance, ça te dit quelque chose ?
  • Le journaleux qui propose d’appeler Londres pour leur demander l’autorisation de remonter.
  • Le journaleux qui demande si on aurait pas du appeler Londres pour demander l’autorisation de descendre.
  • L’un des chefs qui monte courageusement dans le bureau pour « vérifier le bâtiment ». Et le collègue qui explique que ce chef a probablement reçu une formation qui consiste à taper dans les meubles, regarder si ça s’écroule et puis appeler Londres pour dire « mouais ça m’a l’air solide je VALIDE le rapatriement».

Dans la pratique, on s’est vite rendus compte que personne n’était habilité à dire quand il n’y avait plus de danger. Ne restait plus que la dame de l’accueil. « Hum. Moi je serais vous je n’irai pas. » Pourquoi ? « On ne sait jamais … ». Oui mais on veut bosser en fait … « Vous savez que vous devriez d’abord appeler votre assurance pour lui demander ce qu’elle en pense ». *Froid* « Enfin bon. I’m not gonna stop you… ». Là on a compris qu’elle venait de se foutre de la gueule de toute une rédaction.

Mince consolation : les réceptionnistes de toute la région ont du faire de même, et notamment dans les bâtiments fédéraux, tous évacués illico presto. Autres conséquences ? Le métro qui roule encore plus lentement que d’habitude. Le national monument (le grand obélisque moche) qui va être inspecté par des ingénieurs (à raison en plus). L’apocalypse.

Et tout ça parce que, à 14h05, notre rédac chef revenait de sa pause déjeuner en disant : « Je vous ai laissés seuls 5 minutes. 5 minutes. »

Dans un prochain post, comment l’Ouragan Irene veut ma peau.

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